LE BLOGUE DE PETAPAN


03 mai 2016

Pas question de disparaître !

Dans un article daté du 18 avril 2016 et publié dans le Journal de Montréal, l’auteure et chroniqueuse bien connue, Denise Bombardier, pose la question suivante : « Jusqu’à quand les réserves au Canada ? »

Faisant sienne la logique des « Blancs » qui depuis l’adoption, en 1876, de la Lois sur les Indiens, se permettent de déterminer qui est Indien et qui ne l’est pas, quelles sont les valeurs autochtones acceptables et quelles sont celles à éradiquer, Madame Bombardier affirme dans sa rubrique : « C’est au nom de valeurs traditionnelles empreintes de nostalgie que la majorité des autochtones refusent de quitter leurs réserves (…). » Et elle ajoute : « Oubliez le mythe de la chasse et de la pêche, ces activités qui permettaient de se nourrir dans le passé. Les autochtones d’aujourd’hui se nourrissent de « junk food », se saoulent jusqu’à plus soif et consomment des drogues qui arrivent par les avions des Blancs. »

Dans sa logique colonialiste et, disons-le, méprisante, Madame Bombardier nous dit : cessez de vous rattacher à ces lambeaux de culture; cessez de mourir pour la défense de votre identité; bannissez ce qui vous reste de fierté et larguez-moi ces langues et ces traditions qui vous empêchent de « prendre le tournant de la modernité. » Elle poursuit : « Cette culture traditionnelle revendiquée comme l’essence de l’identité autochtone n’entre-t-elle pas en collision avec le développement lié à la prospérité économique ? »

Donc, s’il faut en croire Madame Bombardier, le discours des curés et des bonnes sœurs était correct : c’est la faute à notre culture, à notre système de gouvernance et à notre obsession de maintenir le lien sacré avec le territoire, si nous sommes pauvres, si nous sommes malheureux. Nous sommes les artisans de notre propre malheur. Il faut fuir nos réserves, abandonner le lien avec notre terre mère et oublier nos langues si nous voulons être heureux. Il faut cesser d’être Indien!

Et pourtant, pourtant, directement en face d’Attawapiskat, de l’autre côté de la Baie-James, au Québec, il y a Chisasibi, Eastmain, Nemiscau, Wemindji et d’autres communautés encore où vivent des gens qui comme ceux d’Attawapiskat, sont de nationalité crie, de langue crie et de culture crie. Des communautés gouvernées par le Grand conseil Eeyou Istchee, un gouvernement autonome et responsable, élu par les membres de la Nation crie au Québec. Des communautés où les gens ont du travail, où les jeunes ont de l’espoir et où la qualité de vie est 1000 fois supérieure à celle de leurs frères et sœurs à l’ouest de la Baie James.  

Pourtant ces gens exercent leurs activités traditionnelles, parlent leur langue, expriment leur culture. Et cela ne les empêche pas de développer leur économie, de fonder des entreprises, de générer de la richesse. Pourquoi? Parce que les Cris de la Baie James ont signé un traité. Ils ont conclu une entente avec le Canada et le Québec qui, même si elle n’est pas parfaite (ex : extinction du titre aborigène), leur procure les outils pour se prendre en main, pour voter leurs propres lois et pour instaurer un projet de société fondé non pas sur les valeurs des autres, comme le souhaiterait Madame Bombardier, mais sur leurs propres valeurs.

Dans son exposé, Madame Bombardier cite en exemple la réserve d’Ossoyoos en Colombie-Britannique, une bande de la Nation Okanagan, où selon elle, les gens connaissent la prospérité et où les jeunes sont éduqués grâce à « des élites qui ont compris que le progrès économique n’était pas réservé qu’aux Blancs. » Bien qu’il s’agisse d’une région vinicole où les élites de tout acabit viennent déguster quantité d’excellents vins, Ossoyoos n’a rien d’unique au Canada. Madame Bombardier devrait tourner son regard vers sa propre province et réaliser qu’il s’y passe des choses tout aussi intéressantes. Outre les communautés de la Baie James, Kitigan Zibi chez les Anisnabeg, Wendake chez les Hurons-Wendat, Odanak chez les Abénakis, Mashteuiatsh et Uashat Mak Mani-Utenam chez les Innus (et d’autres encore), connaissent toutes un développement socio-économique remarquable. Et pas question ici d’abandonner sa culture, ses  traditions et son mode de vie. Au contraire! Ces éléments contribuent à l’affirmation collective et à l’instauration de sociétés dynamiques, tournées vers l’avenir.

Au Regroupement Petapan, nous pensons que l’épanouissement et le développement des peuples autochtones passent nécessairement par leur autonomie gouvernementale, et que leur patrimoine et leur culture sont de puissants instruments capables de les aider à atteindre cet objectif. Nous sommes fermement opposés à cette notion défendue par Madame Bombardier voulant que le salut des Premières Nations passe par la dissolution de leur identité, de leurs valeurs et de leur culture dans le grand « Melting Pot » canadien.

Nous aurons bientôt l’occasion de déposer un projet de traité pour les communautés innues de Mashteuiatsh, Essipit et Nutashkuan, projet qui ira au-delà des accords de la Baie James en maintenant les droits ancestraux et le titre aborigène. Quant à savoir « Jusqu’à quand les réserves au Canada ? » nous répondons : jusqu’à ce que le régime de la Loi sur les Indiens soit aboli et remplacé par des systèmes de gouvernance propres à chacune des Nations autochtones au Canada. 



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